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A propos de l'auteur

François Lafargue

Bienvenue à tous... Elevé au biberon de la SF et du Fantastique (à ne pas confondre avec la Fantasy), j'ai toujours aimé créer mes propres mondes et histoires. Ce site est là pour vous inciter à y pénétrer. N'hésitez pas à donner votre avis, quel qu'il soit !

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   Apocryphe (Chapitre 11)
[30/10/2008 0:41]



Nous avons deux outils fabuleux à notre disposition pour nous aider à survivre : notre mémoire et notre capacité à nous projeter dans l’avenir.
Dommage qu’ils nous empêchent de vivre.

Gabriel Banson - Réflexions sur les lois humaines







C’est inconcevable.

Quelle probabilité y avait-il pour que, le même jour, il discute avec une Intelligence Artificielle et que la moitié du monde vivant disparaisse ?
Nulle. Ces deux choses sont fortement improbables prises séparément, mais, ensemble, elles forment une proposition parfaitement impossible !
Quelques heures plus tôt les accès internet et téléphone avaient été coupés. SICLIC n’avait qu’eut le temps de lui apprendre la nouvelle avant de se taire. Gabriel était resté là, sans voir le temps passer, à tourner en rond entre le salon et le balcon. Mais aucune conclusion satisfaisante n’avait émergée de la tempête qui régnait sous son crâne.
Les lueurs rougeoyantes qui illuminaient le ciel auraient pu faire croire à un perpétuel couché de soleil bien que la nuit fut tombée. La ville était en feu en plusieurs endroits. Où qu’il regarda des colonnes de fumées cramoisies s’élevaient masquant les étoiles. L’odeur âcre pénétrait dans l’appartement.
Une I.A ok... Je le sentais venir. Mais la moitié du vivant ne s’évanouit pas sans cause.
Bien sûr, il pouvait chercher une corrélation entre les deux événements.
On aimerait croire qu’il y a une explication à tout, et surtout qu’on va la trouver. Il est si difficile de penser que la vie n’est peut-être faite que de hasards, qu’elle n’a aucun but...
Il frissonna.
Mais au final, tout ça n’a aucune espèce d’importance.
La disparition de sa femme laissait un trou béant, voilà ce qui faisait mal, voilà seul ce qui comptait. Après avoir tant souhaité que leur histoire se termine, il se retrouvait devant le fait accompli. Caro avait été la seule à lui rester et il ne s’en était pas rendu compte.
Je n’ai plus personne. Comment ne l’ai-je pas vu venir ? J’étais sans doute trop occupé à contrôler la bonne place de mes habitudes, à les épousseter, ou à trouver le moyen d’amasser d’autres souvenirs factices...
Il se sentait terriblement choqué, autant par son incapacité à prévoir la perte que par la perte elle-même.
J’avais acquis mon noyau affectif... Comme un électron fou je pouvais me laisser aller à tourner en rond , sans pouvoir m’échapper, sans le vouloir, sans même m’en apercevoir.
Prisonnier d’un monde à deux dimensions courbé par la gravité, il avait perdu la notion de verticalité, aussi bien vis à vis de sa femme-noyau, en bas, que des étoiles autour de lui.
De ces humains à l’extérieur... Et maintenant que je suis à nouveau laché dans l’espace, dans mon espace, il est vide !
Il ne se faisait pas d’illusion, personne ne l’appellerait pour savoir s’il était toujours là.
Ce n’est que la monnaie de ma pièce.
Il n’avait aucune idée de ce qui était advenu de ses collègues. Il ne pouvait plus joindre personne. Seule le visio satellite fonctionnait encore, mais la plupart des chaînes diffusaient des messages en boucle, quand ce n’était pas le black out. Il fallait s’attendre à une coupure d’électricité d’un moment à l’autre.
Je ferais peut-être mieux de foutre le camps.
La perspective ne l’enchantait pas, mais au moins savait-il où aller en cas de besoin. Il n’avait pu se résoudre à vendre la maison de ses parents. Elle devait l’attendre avec un cortège de souvenirs qu’il aurait voulu oublier.
Me voilà déjà presque parti... Comme si tout était fini. Est-ce que je le souhaite tant que ça ? J’aurais bien aimé joindre Zaia. Mais y a t-il encore une Zaia ?
Il tiqua. La possibilité qu’elle ait disparue réveillait soudain une colère mêlée de frayeur.
Colère inutile... Mais au moins je sais qu’il existe encore quelqu’un à qui je tiens. En tout cas, il faut l’espérer.
Cet espoir était sans aucun doute puéril.
Espoir de circonstance, ultime transfert... Mais je ne suis tout bonnement incapable de faire autrement.
Il lui fallait quelqu’un à qui parler.
Il me faut absolument un autre noyau. Triste vérité.
Le silence ambiant lui parut soudain pesant. Que se passait-il réellement autour de lui ? Les cris de la rue avaient cessés. Aucun bruit ne filtrait de l’extérieur, aucun pas ne résonnait au plafond, pas la moindre vibration dans l’immeuble.
Tout ça est trop abstrait, irréel. Je ne peux pas y croire, c’est un cauchemar.
Sa tête tournait à moitié. Dehors les feux faisaient toujours rage, mais le plus terrifiant était l’absence totale d’autre mouvement que celui des lumières dessinées par les flammes. La ville qui brûlait était morte.
C’est vraiment arrivé, merde !
Certains quartiers semblaient privés d’électricité, zone noire entre les rougeoiements. En bas, dans la rue éclairée par quelques réverbères, rien ne bougeait, pas une voiture, pas un cycliste, pas même un passant pressé. Gabriel réprima un toussotement. L’air charriait des scories qui venaient s’accrocher à ses cils, piquant ses yeux.
Qui peut nous en vouloir à ce point ?
Il revint dans le salon pour saisir sa télécommande. L’écran s’alluma sur un fond vide. Il afficha la mosaïque. La première page était entièrement bleue. Il zappa trois fois avant de trouver une chaîne qui diffusait. Il s’agissait d’une succession de vues de villes aux quatre coins du monde, toutes en flamme. Les images montraient des groupes de gens assis sur les trottoirs, l’air hagard. Parfois des scènes de pillage secouaient la caméra.  Des ambulances passaient en hurlant, des épaves approximatives d’avions jonchaient les pistes d'aéroport, des pétroliers échoués recrachaient leurs marées noires. Mais ce qui le frappait le plus étaient les grandes places vides. Cela avait un côté fascinant. Son anxiété fit place à de la peur. Voilà ce qui l’attendait au dehors, là dans sa rue, et à l’échelle de la planète.
Et ce n’est que le début. C’est comme dans un film catastrophe. Bientôt tout s’écroulera comme un château de carte, faute d’être entretenu.
Il ne s’était jamais senti aussi vivant, aussi vivant et aussi mortel. Alors il regarda son salon comme s’il était devenu étranger. Il n’avait jamais ressenti un effroi pareil.
La seule chose que nous pourrons nous dire au final, c’est que nous avons fait tout l’inverse de ce que nous souhaitions.


Il avait fébrilement préparé sa valise comme s’il n’allait jamais revenir, pris son portable, avait fourré le tout dans le coffre de sa voiture électrique, s’attendant à ce qu’elle ne démarre pas. Mais la batterie avait tenue le choc et elle était partie sans broncher. Le véhicule s’était avancé jusqu’à la sortie du garage passant sans un bruit sous les poutres de béton à la lueur froide des néons. Gabriel avait obliqué sur sa droite avec l’impression de se trouver perdu dans un lieu  familier. S’il mettait le cap vers un endroit précis, il ne savait plus vraiment s’il se trouvait en ce monde.
Zaia... Qu’est-ce que je vais bien pouvoir te dire ? Arriver en pleine nuit, faut être barjot ! Avec le bol qui me caractérise je vais me retrouver avec toute sa petite famille. Et j’aurais l’air d’un con.
Il roulait quasiment au pas, slalomant tant bien que mal entre les véhicules abandonnés au hasard sur la chaussée, n’osant allumer ses phares. Dans la pénombre, les carcasses inanimées semblaient s’être figées, versions terrestres et lugubres de la Marie-céleste. Il avait devant lui un cimetière si fraîchement installé que le souvenir des vivants se superposait encore aux tombes roulantes devenues inutiles.
Non, ce ne sont pas des tombes... Il n’y a pas de cadavres, rien.
Il n’y avait pas de traces à suivre, pas de restes à chérir, rien sur quoi se recueillir, juste un vide que quelques fenêtres allumées sur les façades d’immeubles tentaient de masquer.
La première nuit de paranoïa. Ils sont terrés chez eux, à prier. Ou alors... Ils ont tout bonnement déjà fuit dans l’après-midi, pendant que je tournais en rond.
En réalité, il avait dû s’endormir sur son canapé.
J’étais crevé. Trop à la fois. Mais ce n’est pas en me planquant dans mon appart que je pouvais m’en sortir... Et toi, Zaia, qu’est-ce que tu as fait ?
Sa collègue vivait dans une maison en bordure de la ville, dans une banlieue tranquille, plutôt campagnarde. Il y était allé plusieurs fois mais, au fur et à mesure que sa relation avec elle se renforçait, il avait volontairement espacé ses visites. Il pressentait le piège qu’il se tendait à lui-même, engager son affection dans une histoire impossible. Impossible car elle était  mariée, avait deux enfants, et puis parce qu’après tout, malgré son côté aguicheur, Zaia ne ressentait sans doute pour lui qu’une simple sympathie.
Mais c’est probablement tout ce qui me reste.
Il avait posé son compuphone sur le siège passager et vérifiait de temps en temps s’il récupérait un réseau. Il ne l’utilisait que rarement. Il était avéré que les ondes courtes utilisées par les récepteurs augmentaient les risques de cancers dans des proportions importantes, mais aucun gouvernement n’avait osé les interdire tant le système en était devenu dépendant.
 La même histoire que les OGM... Après tant de siècles de rébellion, ils ont réussi à nous faire accepter que la survie du système est plus importante que celle des individus.
Mais il se ravisa.
Nous venons de sauter une étape. Le système est sans doute déjà détruit, même si j’ai du mal à le réaliser...
Le deuil du monde ne se ferait pas en un jour.
Pour autant qu’un système inclus dans nos têtes puisse mourir tant que l’un d’entre nous reste en vie.
Une estafette de pompier, ou de police, passa en trombe sur le boulevard perpendiculaire à sa rue, quelques pâtés de maison devant lui. La sirène hurla, stridente. Les girophares illuminèrent un instant le carrefour de rouge et de bleu puis disparurent aussi vite qu’ils étaient apparu. Gabriel accéléra par réflexe.
Stupide. Je ne pourrais pas les rattraper.
De toute façon, ils n’allaient pas dans sa direction.
Au moins je ne suis pas seul.
Ce n’était pas forcément rassurant. Il tenta de chasser ses idées morbides avant qu’elles ne l’atteignent.
Putain, j’espère que je vais me souvenir. Je n’ai plus le GPS... Encore trois rond-points et je sors de la ville sur la quatre voies. Puis c’est la deuxième sortie... Au stop à droite.  Pourvu qu’il n’y ait pas de poids-lourds en travers de la route, ou je ne sais quoi encore !
Jetant un coup d’oeil dans son rétroviseur, il y vit son regard apeuré. Il sursauta puis sourit.
Je ne vais pas là-bas pour protéger Zaia... Mais pour qu’elle me sauve ! Je suis une sorte de héros à l’envers !
Son sourire se mua en rire. Il s’était presque fait peur. Son visage blafard sortait tout droit d’un film d’horreur.
Me voilà tel qu’en moi-même !
La route se dégagea tout d’abord quand il prit la bretelle de la quatre voies. Quelques voitures étaient allées s’écraser sur le talus mais ne barraient pas le passage. La lune s’était perdue, seules les lueurs des incendies se devinaient dans les rétroviseurs. Maintenant qu’il s’éloignait de l'agglomération, il ne distinguait pratiquement plus rien. Il ralluma ses phares.
J’avais oublié à quel point la nuit pouvait être noire...
Il était perdu, accroché au mince faisceau sale.
Et jamais ressenti si fort que je ne pourrai pas faire le chemin en arrière.
Dans le sombre l’espace dessinait le temps, et l’incapacité à voir l’avenir devenait parfaitement palpable.
Je vais me cogner partout maintenant que je sais que je suis aveugle..
Une sorte de brouillard apparut, troublant par intermittence la clarté de l’air dans la lueur de ses feux. Il se pencha en avant et écarquilla les yeux.
Ce n’est pas du brouillard, c’est de la fumée !
Comme elle s’épaississait, il relâcha l’accélérateur. Les carcasses fumantes de plusieurs véhicules surgirent soudain de la nuit, quelques mètres devant lui. Il freina et s’arrêta brusquement.
Merde, un accident !
Des squelettes de ferraille enchevêtrés formaient un amas de tiges et de blocs multicolores reliés par des ombres profondes. Gabriel tenta de repérer un éventuel passage, mais le mur d’acier, dans les volutes sales, semblait sans faille.
Me voilà bien. Il faut que je descende.
Il fouilla dans le vide poche pour trouver sa torche puis ouvrit la portière et s’extirpa de sa voiture. L’air charriait une odeur âcre de métal chaud et de plastiques brûlés. Il s’approcha en agitant les bras pour essayer de dissiper la fumée. Les carcasses refroidissant produisait d’étranges grincements et chuintements autour de lui.
Putain, quel bordel ! Mais qu’est-ce que je fous là !
Privées soudain de leurs conducteurs, les voitures étaient venues s’empiler les unes dans les autres à pleine vitesse. Le choc avait dû être incroyablement violent.
Si, on dirait que ça passe... Par là.
La lueur de sa lampe perçait à peine la noirceur épaisse.
Oui. De l’autre côté, sur la voie inverse... La barrière de sécurité a été arrachée.
Il avança encore et se retrouva hors de la fumée, sur une portion de route dégagée. L’air y était plus frais. Il respira profondément. Les étoiles brillaient au dessus de sa tête. Il s’arrêta un instant dans leur contemplation;
Ca au moins, ils ne me l’enlèveront pas.
C’est alors qu’il entendit ce qu’il prit d’abord pour un cri d’animal. C’était une faible plainte qui provenait de sa gauche. Il braqua sa torche et fit quelques pas.
Merde ! Il y a quelqu’un par là !
Fouillant l’obscurité, il tendit l’oreille.
- Au secours.
La voix était indistincte, brouillée par il n’osait imaginer quoi.
Merde, merde !
- S’il vous plaît... Je ne peux plus bouger. Je... J’ai eu un accident en fuyant... Paralysé...
Sa lampe éclaira ce qui semblait être les restes d’une moto. Il l’enjamba et commença à descendre lentement dans le fossé avant de stopper net.
C’est pas vrai !
Le corps ne paraissait plus vraiment humain. Les membres, ainsi que la tête, ne semblaient plus se trouver à leurs places correctes. D’un seul coup d’oeil il sut qu’il ne pouvait rien faire.
- Aidez-moi, s’il vous plaît.
Il tomba à genoux et éclaira le visage ensanglanté. Sa gorge se serra. La moitié du casque était arraché. Il dut détourner le regard pour pouvoir parler. Mais il ne réussit qu’à dire bêtement:
- Ne bougez pas.
Putain, que je suis con !
Des larmes coulèrent sur ses joues, mais il aurait été bien incapable de dire si ses yeux riaient ou pleuraient.
- Je rejoignais ma famille... Ils m’attendent. Je voulais me relever, mais je ne sens plus rien. C’est grave ?
Grave ? Oui... Plus personne ne nous attend nulle part.
- Je ne sais pas... Je ne suis pas médecin.
- Et ma moto, elle est abîmée ?
- Euh... Non, quelques éraflures.
Il ne faut pas que je reste là. Ceux qui ne peuvent plus se lever pour aller chercher ce qu’ils veulent ne l’obtiendront pas.
- Ne vous en faite pas... Je vais appeler des secours, ce ne sera pas long.
Gabriel se releva.
Les anges sont occupés en ce moment...
Il remonta hors du fossé et repartit vers sa voiture, ce bouchant mentalement les oreilles.
Et de toute façon, si la moitié du monde a disparu, mais que l’autre continue quand même à mourir, c’est que nous ne sommes pas du bon côté de la barrière.






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